Compter en français de 0 à 99, les différents systèmes, les différences culturelles

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Une gymnastique éprouvante

Compter en français, c’est comme pour tout apprentissage d’une langue étrangère une gymnastique. Ça nécessite au début un entraînement régulier. Il faut s’exercer à la compréhension ou à l’expression le plus souvent possible afin que cela devienne un automatisme. Mais compter en français est un sport assez éprouvant pour l’apprenant débutant pour deux raisons. La première est que, dans certains cas, compter en français nécessite un véritable calcul mental dont la logique n’est pas apparente au premier abord. La seconde, c’est que les principaux pays francophones (France, Belgique, Suisse, Québec) n’ont pas tout à fait la même façon de compter. Alors que doit-on apprendre/enseigner et comment ?
Dans cet article, je vais donner une présentation plutôt analytique des différentes manières de compter de 0 à 99 en français. Cela plaira beaucoup à ceux qui ont un esprit assez mathématique, et cela plaira moins à d’autres, mais pour qui je propose des vidéos pour apprendre à compter.

1. La base universelle des pays francophones

Avant d’aborder les différences, commençons par ce qui unit tous les locuteurs francophones : la base universelle. Tous les pays francophones sont d’accord pour compter d’une seule et même voix de 0 à 69.

1.1. De 0 à 20 : la base universelle 1

Cela concerne les nombres de 0 à 20. Cette base est indispensable pour pouvoir compter au-delà de 20. D’où l’extrême importance de la maîtrise de ces mots. On peut dire que, pour la base 1 [note 1], il n’y a pas de règle 1 , mais qu’il faut ‘simplement’ apprendre 21 mots de vocabulaire. [note 1 : On peut considérer, si on le veut, qu’il y a une règle d’assemblage pour 17, 18 et 19, puisqu’on fait l’addition de dix et de sept pour dix-sept, de dix et de huit pour dix-huit, de dix et de neuf pour dix-neuf.]

 

1.2. De 21 à 69 : la base universelle 2

Pour compter de 21 à 69, il est nécessaire de connaître
– quatre nouveaux mots (les dizaines trente, quarante, cinquante et soixante)
– la règle d’addition ‘dizaine + unité’
– les nombres de 1 à 9
– la règle du ‘-et-un-’

Aux 21 mots de la base universelle 1, il faut apprendre quatre nouveaux mots :

Deux trucs bons à retenir : 1) On remarque les racines ‘trois’, ‘quatre’, ‘cinq’ et ‘six’ de ces dizaines. 2) Les finales de ces dizaines ont le son nasal ‘-ente / -ante’. Être conscient de cela renforce l’apprentissage de ces mots.

Pour compter de 21 à 69, il suffit d’additionner les dizaines (20, 30, 40, 50, 60) aux unités (1 à 9). Par exemple :

Attention à bien écrire un trait d’union (-) entre chaque mot.
L’exception qui confirme la règle : pour les 21, 31, 41, 51 et 61, on ne peut pas se contenter d’une juxtaposition ; il faut ajouter à la règle de l’addition celle du ‘-et-un-’ (avec trait d’union à l’écrit depuis la réforme de l’orthographe de 1990).

Donc pour compter en français de 0 à 69, il faut connaître 25 mots et 2 règles.

 

2. Différents systèmes, différences culturelles

Jusqu’à présent, compter en français n’est pas plus difficile que de compter dans une autre langue [note 2]. Mais à partir de 70, l’apprenant se trouve confronter à des différences culturelles entre des pays comme la France et la Belgique ou la Suisse, et à des combinaisons nécessitant une sacrée gymnastique mentale. [note 2 : Ce ne sera pas plus compliqué que de compter en anglais, en espagnol ou en italien par exemple. Pour d’autres langues, comme l’allemand, le néerlandais, le sens de l’addition ‘dizaine-unité’ est inversé (unité-dizaine).]

2.1. De 70 à 79 : première différence culturelle, petite complexité

Après les dizaines trente, quarante, cinquante et soixante, pour 70, la logique devrait nous inviter à produire un mot comportant la base ‘sept’ et la terminaison ‘-ente/-ante’. Les francophones belges et suisses ont cette logique, puisqu’ils utilisent le mot septante, et qu’ils poursuivent en fait le système universel 2 vu précédemment.

Par exemple, en Belgique et en Suisse, on dit :

Malheureusement pour l’apprenant qui apprend le français en France (ou dans un Institut Français, une Alliance Française) ou au Canada, il devra apprendre un autre système. Il s’agit de poursuivre après soixante-neuf, par soixante-dix. Car 60 + 10 = 70. En fait, arrivé à 60, il faut additionner à 60 les nombres 1 jusqu’à 19.

Deux remarques : 1) La règle du ‘et un’ a été plus ou moins appliquée avec 71 = soixante-et-onze. 2) De 77 à 79, il y a une triple addition ; 78 = 60 + 10 + 8 = soixante-dix-huit.
Cette gymnastique de calcul mental est une difficulté qui s’ajoute à l’apprentissage (expression et compréhension). Et si on veut compter en français de France, il est indispensable de bien maîtriser les nombres de 1 à 19.

 

Donc pour compter en français de France de 0 à 79, il faut connaître 25 mots et 3 règles.
Mais en français de Belgique et de Suisse de 0 à 79, il faut connaître 26 mots et 2 règles.

2.2. De 80 à 89 : deuxième différence culturelle, grande complexité …

Si on poursuit la logique du système universel (de 21 à 69) et du système belge et suisse (de septante à septante-neuf), il faudrait à une base en ‘huit’ (pour la dizaine) additionner les unités 1 à 9. Seuls les francophones suisses poursuivent cette logique en utilisant huitante [note 3] . Par exemple : 83 = huitante-trois, 86 = huitante-six, 89 = huitante-neuf. Facile ! [note 3 : Une légende ‘urbaine’ colporte l’idée qu’on dirait aussi octante en Suisse (avec la base oct- pour huit). Mais d’après mes sources, le mot octante n’est pas employé en Suisse.]

Mais cela n’est hélas utilisé qu’en Suisse, car en France, et même en Belgique, on compte de 80 à 89 différemment, et cela relève du casse-tête pour les apprenants.
Non content d’utiliser l’addition, ces francophones recourent à la multiplication. Ainsi 80 = 4 x 20. Et donc 80 s’écrit en français de France et de Belgique : quatre-vingts ! [ note 4 : Si huitante s’emploie dans les cantons de Vaud, de Fribourg et du Valais, dans le reste de la Suisse francophone (les cantons de Berne, de Genève, de Neuchâtel et du Jura) quatre-vingts y est employé. Les deux termes sont partout compris et sont invariablement employés à la télévision et dans les journaux. Merci à Aline Maurer du blog Des livres pour cheminer  pour ces précisions.]
Ensuite, ils appliquent l’addition en ajoutant les unités. On est en plein dans l’arithmétique !

81 = (4 x 20) + 1 = quatre-vingt-un

Donc :

[note 5 : La règle d’orthographe impose un ‘s’ à ‘vingt’ dans ce cas.]

 

Donc pour compter en français de France de 0 à 89, il faut connaître 25 mots et 4 règles.
Pour compter en français de Belgique de 0 à 89, il faut connaître 26 mots et 3 règles.
Pour compter en français de Suisse de 0 à 89, il faut connaître 27 mots et 2 règles.

2.3. De 90 à 99 : troisième différence culturelle, suite et fin de la complexité …

Enfin, pour compter de 90 à 99, une nouvelle différence culturelle s’impose. Les francophones belges retrouvent la logique du système suisse : une simple addition d’une nouvelle dizaine (nonante, sur base ‘neuf’) et des unités (de 1 à 9).

Donc, en Belgique et en Suisse, on dit :

 

En français de France, cette dernière ligne droite jusqu’au 100 (cent) s’opère un peu de la même manière que pour compter de 60 à 79, mais cette fois-ci de 80 à 99. Une fois arrivé à 89 (quatre-vingt-neuf), on continue de compter en gardant ‘quatre-vingt’ et en ajoutant les nombres de 10 à 19. Voyons le tableau :

3. Récapitulatif

Donc pour compter en français de France de 0 à 99, il faut connaître 25 mots et 5 règles.
Pour compter en français de Belgique de 0 à 99, il faut connaître 27 mots et 3 règles.
Pour compter en français de Suisse de 0 à 99, il faut connaître 28 mots et 2 règles.

Personnellement, je n’aurais pas de souci à utiliser un seul système après 20. Mais ce côté pratique effacerait les différences culturelles et certains y sont très attachés (par sentimentalisme et/ou nationalisme).

4. Que faire ? Que doit-on apprendre ? Que doit-on enseigner ?

Que faire ? Tout d’abord garder la tête froide devant ces différences culturelles et ces complexités lexicales. Que doit-on apprendre ? Cela dépend de votre situation géographique ? Que doit-on enseigner ? Cela dépend aussi de la situation géographique tout en tenant compte des données démographiques.

4.1. Quelle est votre situation géographique ?

Si vous habitez en Belgique francophone ou si vous voulez vous y établir pour y vivre normalement et vous intégrer, je vous conseille d’apprendre le système belge. Même chose pour la Suisse avec le système suisse. Idem pour la France et son système complexe.

4.2. Quelle est la situation démographique ?

Maintenant si on considère les données démographiques (fournies par l’observatoire de la Francophonie, http://observatoire.francophonie.org/qui-parle-francais-dans-le-monde), on constate que le nombre de locuteurs du français est…
… en Suisse de 5,7 millions…
… en Belgique de 8 millions…
… en France de 66 millions, auxquels il faut ajouter les 10,9 millions de Canadiens francophones qui comptent comme les Français.
C’est donc près de 77 millions de locuteurs qui utilisent la manière compliquée, et seulement moins de 14 millions de locuteurs qui utilisent la façon suisse ou belge de compter. (Et je ne tiens pas compte de l’histoire coloniale française qui augmente considérablement les chiffres en faveur de la façon française de compter. Même si l’histoire coloniale belge augmente de son côté les tenants du septante et du nonante.) 
L’enseignant de français langue étrangère doit prendre en considération ces données démographiques. Puisqu’il y a 5 fois plus de locuteurs utilisant le système français de France, on ne peut pas passer outre l’enseignement du système compliqué des soixante-dix, des quatre-vingt et des quatre-vingt-dix. À l’exception près, bien sûr, d’un enseignant visant à l’intégration d’une population immigrée en Suisse ou en Belgique.

4.3. Un peu de souplesse et d’identité culturelle

Le prof devrait donc en principe enseigner le système français de France et mentionner aussi les autres systèmes. Mais dans l’enseignement, comme en toute chose, il est bon d’avoir un peu de souplesse. Il serait peut-être contre-productif d’enseigner à des débutants tous les systèmes.
Par ailleurs dans le cadre de l’interculturalité en classe, il ne faudrait pas oublier la propre identité culturelle de l’enseignant. Si le prof est belge, il serait dommage de se priver des septante et des nonante.
Voici un court témoignage d’un ami belge, Marc Biefnot, qui enseigne le français à Shanghai et qui répond à ma question de son enseignement des nombres en français :

« À vrai dire je fais un peu des deux. Généralement ils ont eu des profs qui utilisent la numérotation française avant, donc ils sont habitués. Et ils sont bien surpris d’apprendre septante et nonante, qu’ils aiment beaucoup, je dois dire. Je leur parle aussi du huitante suisse, car nous utilisons quatre-vingts… À vrai dire en classe je passe du septante-cinq au soixante-quinze assez spontanément, mais je n’ai pas de classes de débutants, donc c’est un peu circonstanciel. Je constate quand même que les nombres au-dessus de 10, c’est généralement un casse-tête. Ceci dit, ce serait bien que tout le monde se mette d’accord sur les septante, huitante et nonante ! »

5. Quelques bonnes pratiques d’enseignement

L’enseignement des nombres en français de 0 à 99, quel que soit le système, nécessite une gymnastique régulière pour atteindre l’automatisation. Voici quelques bonnes pratiques pour faciliter cet apprentissage.

• pour les grands débutants, compter avec les doigts
gymnastique mentale avec la technique du serpent (chaque élève doit dire le plus rapidement et à tour de rôle le nombre qui suit) ; compter de 1 à 30, de 60 à 79, de 80 à 100, de 10 en 10, compter à rebours…
les nombres vivants : préparer sur des feuilles (cartonnées) de format A4 les chiffres (de 0 à 9) en plusieurs exemplaires. Poser ces feuilles en vrac sur une table. Demander à trois élèves (si vous traitez des nombres de 100 à 999) de composer des nombres que vous énoncez à l’oral et de les présenter au reste de la classe qui devra approuver ou non la bonne réalisation du nombre demandé.
jouer avec les apprenants (loto, jeux de dé…)
calcul mental (‘deux plus trois’ pour les débutants ; ‘trente-sept plus soixante-dix’ pour les niveaux avancés)
la bonne vieille dictée chiffrée
incorporer indirectement les nombres dans tous vos cours / votre apprentissage :
pour le fonctionnement de vos cours : ¬les dates, les numéros d’exercice, les notes (s’il y en a)
• pour chaque thème abordé : se présenter (âge, adresse, numéro de téléphone), les vêtements (tailles, pointure, prix), la nourriture (poids et litres pour les recettes, prix pour les courses), la culture (nombre d’habitants, quelques dates historiques), etc.
• pour parler de sa classe et de son école : combien d’élèves, d’enseignants, combien de salles de classe, d’ordinateurs, etc. Dans sa salle de classe : avec un mètre, mesurer la salle, les tables, la hauteur du tableau, de l’armoire….
• utiliser toutes les ressources disponibles sur internet, comme les nombreuses vidéos disponibles sur YouTube (celles en musique d’Alain Le Lait sont très prisées par les jeunes débutants). Les apprenants de niveau avancé peuvent visionner l’excellente vidéo de Karambolage « les nombres français » qui explique clairement les différents systèmes et l’origine des différentes manières de compter (https://www.youtube.com/watch?v=AisR8Cq6c6M&feature=youtu.be).

Pour conclure…

Mesdames, Messieurs les enseignants, dans votre enseignement des nombres en français
⇒ tenez compte (c’est le cas de le dire) de :
• votre public (et ses objectifs d’apprentissage)
• des données démographiques
• des données géographiques
• de vous-même
⇒ soyez un peu flexible
⇒ pratiquez directement mais aussi (très important) indirectement les nombres le plus souvent possible.

Et vous, les apprenants,
⇒ concentrez-vous sur la stratégie la plus appropriée à votre objectif (intégration dans un pays, voyage, commerce international…)
⇒ soyez bien conscient des différents systèmes et des complexités pour mieux retenir ces systèmes
⇒ pratiquez quotidiennement les nombres français (c’est la meilleure façon de les automatiser).

Une petite dictée ? Testez votre connaissance des nombres de 0 à 20. Cliquez ici.

Une autre dictée ? Testez-vous avec les nombres entre 60 et 79 en cliquant ici.

Cet article participe au carnaval d’articles sur le thème de l’interculturalité organisé par le blog Culture FLE.

 

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